Elena Grecchi
Interview avec Jorge Amado

un auteur laureat de la Sorbonne mais oublié du Nobel



Interview avec Jorge Amado, concédée en Avril-Mai 1989, de son appartement de Paris, Quais de Célestins.

Je vais choisir comme point de départ de cette interview la récente "innovation en matière de romans", que vous venez de lancer dans votre "Sumiço da Santa" (Yansa des Orages): le "courrier des lecteurs". Ce sera donc autour de ce livre que vous poserais mes premières questions.

Dans votre "Courrier" vous faites allusion à la "sénilité" et "déchéance" de l'auteur du livre - et nous savons tous combien ce diagnostic est faux et injuste. Pourquoi l'avez-vous formulé? Y-a-t-il en cela une pointe de polémique, et si c'est le cas, dirigé contre qui?

Jorge Amado - Ma sénilité et déchéance? Sénilité et déchéance de l'Auteur - personnage qui apparaît en plusieurs de mes romans ("Tieta" par exemple) et qui se plaît à dialoguer et parfois discuter avec les lecteurs. Dans le "Sumiço" l'Auteur est très présent, on pourrait dire qu'il est là pour expliquer aux lecteurs, au fur et à mesure, toute la structure du roman, la façon dont il est bâti. Mais si sénilité et déchéance sont celles de l'"Auteur", je ne te cache pas que ce personnage "Auteur" a beaucoup de points en commun avec moi, et que en parlant de déchéance etc., je le fais en me moquant, d'une manière en peu polémique, mais plus persifleuse que polémique, d'une certain type de critique littéraire, très présente au Brésil, sourcilleuse, de groupe, moderneuse - pour laquelle il n'existe, comme forme valable de littérature, que le "dernier cri". Une critique dogmatique, qui se juge définitive et qui n'est que sotte.

Vous décrivez cet Auteur comme étant "vieux d’âge et de batailles perdues". Or, si nous observons votre vie et votre oeuvre, nous ne pouvons ne constater que, tout d'abord, l'Auteur n'est pas si vieux que cela - d'âge assez avancée, peut être, mais uniquement par rapport à sa date de naissance - et en plus que, si vous avez perdu quelques batailles, vous n’avez certainement pas perdu la guerre. Vous êtes connu et aimé (si bien ou mal-aimé, c'est déjà autre chose)* dans le monde entier; les données du théorème ont commencé à se modifier selon vos désirs, un certain humanisme est en train de s'insinuer dans les rapports entre peuple et peuple et entre les gens; votre pays a enfin atteint une nouvelle forme de démocratie. En quoi consisterait, alors, votre défaite?

Jorge Amado - Ce que l'Auteur dit de sa vieillesse, batailles perdues, etc., il le dit comme une plaisanterie, en se moquant des critiques doctrinaires dont je viens de parler. Je crois que j'ai évolué, dans ma façon de travailler, au cours de plus de cinquante ans de labeur - le dur et délicieux labeur du romancier - passant d'une position idéologique étroite à une position humaniste, ou les préjugés de tout ordre, y compris ceux engendrés par une idéologie, n'ont plus de place.
Je ne me considère pas vaincu. Je suis parfois combattu, questionné, voire même refusé, exactement par ceux qui sont incapables d'admettre que l'on puisse avoir une façon de penser livre, indépendante. En revanche, un publique énorme m'estime, aussi bien au Brésil qu'ailleurs. J'ai une place à table partout ou je vais, partout j'ai des amis, des gens qui aiment mes livres.

Si vous considérez une sorte de déroute le fait que la critique "ne se pollue pas de plaisir" en lisant vos "paperasses au langage pauvre, vides d'idées, bonnes pour la populace", voici donc ma question:
a) - ne croyez vous pas qu'une telle manque de réjouissance à la lecture de vos livres, de la part de certains critiques, soit la preuve la plus claire que votre oeuvre de fiction - comme d'ailleurs toute la grande, authentique littérature - est destinée à faire appel au coeur des gens et non pas à la critique académique?
b) - à quelle critique faites-vous allusion, vu les commentaires pleins d'enthousiasme qui accompagnent toujours et partout la sortie des vos nouveaux romans?


Jorge Amado - J'ai déjà dit que je ne me considère pas vaincu, d'aucune manière. Qu’une certaine critique n’apprécie pas mes livres ne me trouble pas. J'écris pour être lu, en préférence par le peuple, pour parler "au coeur des gens", comme tu dis. Qu’une certaine "intelligentsia" répudie mon oeuvre est la preuve la plus tangible que j'atteins "le coeur du peuple". Mes livres n'ont jamais reçu un accueil critique unanimement favorable: je suis un écrivain débattu. Et c' est tant mieux, car l'unanimité est dangereuse, c'est une chose négative.

Parmi les raisons possibles de la réticence de certains critiques au sujet de votre oeuvre, j’aimerais en dénombrer quelques-unes, et vous demander laquelle, ou lesquelles vous paraissent être la cause principale de cette froideur:
a) - la tendance généralisée à un certaine catégorisation, qui empêche d'accepter comme possible qu'une oeuvre substantiellement sérieuse soit aussi amusante;
b) - le refus d'un message considéré par quelqu’un comme l'expression d'un engagement politique plutôt qu'humain;
c) - la liberté avec laquelle sont traités dans vos romans sexe et érotisme;
d) - la superficialité de jugement, qui empêche de percevoir derrière le "langage pauvre", la consistance d'une culture profonde et éclectique;
e) - le snobisme littéraire de ceux qui, à cause des leurs préjuges, ne sont prêts à reconnaître que la valeur d’oeuvres "moderneuses, sérieuses, ennuyeuses".


Jorge Amado - Je crois que toutes les raisons que tu viens de citer jouent un rôle dans les restrictions que certains critiques font à mon oeuvre. Je crois, toutefois, que la raison principale de cela est le fait que mon travail, aujourd'hui exprime une position humaniste, livre de toute compromission idéologique: je n’appartient à aucun groupe, école ou courant: voici la raison principale.

A propos de littérature moderne - et "moderneuse, sérieuse, ennuyeuse" - y a-t-il quelque titre en particulier, pour lequel vous emploierez ces trois adjectifs?

Jorge Amado - Il y en-a plusieurs, mais j'en aimerais en citer aucun: je respect le travail de tous mes confrères, même quand ce travail n'est pas à mon goût.

Passons à un autre sujet: plusieurs de vos romans - en particulier ceux classés par la critique dans le "Cycle de Bahia" - présentent des personnages et événements réels, appartenant à la vie de votre ville. Mis, à part l'enregistrement de musiques et danses pour "Le Grand Echiquier" de Jaques Chancel, y a-t-il dans le "Sumiço" d'autres éléments tirés de la chronique de la ville? Les deux Expositions par exemple - celle d'Art Religieuse de Bahia, et celle du banco de Desenvolvimento - ont-elles été réellement présentées, comme on serait tenté de croire, ou sont elles sorties de votre fantasie? Et s'il s'agit là d'événements réels, quoique transfigurés par votre personnelle poudre de pirlimpimpim, pourrons-nous en conclure, comme le suggère l'écrivain Antonio Olinto, que votre oeuvre - inspirée de la réalité mais imprégné d'éléments magiques - peut être considérée comme expression du "réalisme magique"?

Jorge Amado - Mes livres tentent reproduire la réalité du Brésil, récréer la vie du peuple, mes thèmes naissent de la réalité, mes personnages sont cueillis parmi le peuple. Par moments on peut y repérer des événements réels, qui se sont effectivement produits, et des personnages qui sont des gens réellement existants. Dans le "Sumiço" cela se produit assez fréquemment.
Outre l'enregistrement des musiques pour "Le Grand Echiquier", plusieurs autre événements sont des citations tirées de la chronique de la ville, et il-y-a d'autre personnages, à part Canchel, qui sont en fait des personnalités de la vie de Bahia: Carybé par exemple. Aucune des deux expositions dont parle le livre ne fut présenté réellement, mais tous les artistes (et quelques uns des travaux) cités comme étant présents à celle du Banco do Desenvolvimento, sont des artistes de Bahia, à la présence déterminante dans l'art du Brésil. Je n'aime pas tellement les étiquettes en littérature (le réalisme magique est d'ailleurs quelque chose qui existe depuis toujours), mais je peux affirmer que mon oeuvre s'inspire directement de la réalité de Bahia, laquelle est extrêmement magique.

En observant vos personnages, il est assez facile de remarquer la présence récurrente dans vos romans de figures qui, parfois sous des noms différents, en situations identique ou diverses, apparaissent sur scène à plusieurs reprises, comme si vous ne parveniez pas à vous séparer d'eux grâce à une affection toute particulière que vous leur dédiez. Pourriez vous donc affirmer, comme Italo Svevo, qu'en réalité vous n'avez écrit qu'un unique roman? Ou alors s'agit-il d'un roman à épisodes, d'un long feuilleton, comme vous vous plaisez d'appeler assez fréquemment votre oeuvre? Et, toujours en matière de littérature populaire, pouvez-vous expliquer la raison des vos fréquents clins d’oeils vers les livrets de ballades populaires?

Jorge Amado - Thèmes et personnages se répètent en plusieurs de mes romans. Maître Manoel et Maria Clara, par exemple, qui font leur première apparition dans Jubiabá, un roman de 1935, apparaissent également dans plusieurs autres des mes romans, et sont aussi présents dans "Sumiço da Santa". Je leur dédie une affection spéciale, à ces personnages, comme à tant d'autres, aussi je pourrais dire, comme Italo Svevo, qu'en réalité, j'ai écrit un seul roman. Je suis répétitif, je crois que cela est une caractéristique de mon oeuvre, par cela même qu'elle est une recréation de la vie populaire de Bahia. Quant aux références récourrentes au feuilleton et aux Ballades populaires, elles servent à éclaircir et démontrer la liaison en thèmes de structures, existant entre mes livres et les feuilletons et ballades, expression de la culture populaire.

Parmi les personnages à présence récurrente dans vos livres, il-y-a plusieurs membres du clergé: les bons bergers, les mauvaises bergers, exactement comme les "Fiancés" de Manzoni. Si les raisons de Manzoni - un écrivain catholique ayant un penchant vers le Jansénisme - sont tout-à-fait claires, un peu moins le sont les vôtres. A moins que vôtre expérience jouvenile d'élève des Jesuites ne vous ait laissé, latent, un intérêt particulier, une sorte de curiosité perplexe au sujet des hommes d'église.
Et quant à vôtre propre personnalité, pensez vous être redevable de quelque chose aux Jesuites de vôtre jeunesse?


Jorge Amado - Il existe au sein de l’Eglise Catholique du Brésil, une fracture profonde: cela est une réalité indiscutable, que ce serait une ineptie vouloir nier. D'un côté une partie du clergé, et la plupart des hautes autorités ecclésiastiques, continuent à agir et prêcher en accord avec la tradition de "l'Eglise au service des classes dominantes, du pouvoir, des riches". De l'autre côté une partie du clergé, et une minorité des autorités de l'Eglise, agissent et prêchent en défense des plus démunis, des sans-terre, de la masse du peuple du Brésil dépossédée et oppressée, brisant la tradition d'une église servile envers les riches. Puisque je ne suis pas catholique - je ne pratique aucune religion, je suis matérialiste je n’ai aucun droit de donner mon avis en matière théologique; mais je peux observer, comme je le fais dans mes livres, et en particulier dans "Yansa", que le clergé catholique des communautés de Base et de la Théologie de la Libération, a mené de manière efficace et par moments héroïque, son action au côté du peuple, dans la lutte par la solution de nos si graves problèmes sociaux et pour une meilleur qualité de vie pour tous. Ce clergé mérite tout mon respect et mes louanges: j'ai donc essayé, dans mon oeuvre, de rendre justice à ces prêtres et à ces évêques. Aux Jésuites, ou pour mieux dire, à certains Jésuites dont j'ai été élève, je suis redevable de quelques bonnes habitudes prise avec eux: celle de la lecture, par exemple.

L'action récente de l’église, ou au moins de ceux de ses membres faisant partie des communautés de Base, qui s'inspirent du Concile Vaticain II et de ses recommandations au sujet de la possession des biens de la terre, semble en fait vous avoir des besoins des plus démunis et des abus des riches, représente d’après vous une brève saison rayonnante, déterminée par la présence prestigieuse du Pape Jean XXIII, ou, malgré les tendances contre-réformiste du Pape actuel, est-elle destiné à durer, contre vents et marées?

Jorge Amado - Je crois que oui, elle va durer. Le Pape actuel, un homme politisé, et parfois éxtermêment réactionnaire, a frappé à plusieurs reprisés les prêtres et évêque progressistes, mais, me parait-il, sans parvenir peut autant à leur faire abandonner leur position patriotique, à coté du peuple. Il n'a pas réussi, et très probablement il ne réussit à jamais. Toutefois, en faisant dans mes livres l'éloge de ces prêtres et de ces évêques, je ne peux me passer de critiquer le dogmatisme actuel auquel ils restent parfois attaché, et qui les amène à assumer des positions inconséquentes, comme c'est le cas pour le problème du célibat des ecclésiastiques.

A propos de "Vents et marées", expression typiquement française, ne trouvez-vous pas qu'à la suite de votre longue permanence au quais de Célestins, la langue de Voltaire et Montesquieu a comme que pénétré la vôtre, en y ajoutant un petit piment français, très agréable d’ailleurs?

Jorge Amado - Si tu trouves que c'est comme cela, je suis d'accord.

Toujours au sujet de la France - un pays ou vous êtes particulièrement aimé et admiré, et dont l'ancien Président Monsieur Mitterand, vous a nommé Commandeur de la Légion D'Honneur - vos personnages qui "ont voyagé" (je me réfère en particulier au poète Antonio Bruno de "Farda Fardao") démontrent un amour profond - le vôtre de toute évidence - pour la France éternelle, une authentique gourmandise pour fromages et boissons, y compris le terrible douceâtre, et, naturellement, une prédilection envers la littérature française. Les noms qui viennent spontanément à l’esprit, quand on pense à vôtre oeuvre, sont ceux de Zola et Maupassant. trouvez vous que ces écrivains vous ont transmis en effet quelque chose d'important, quelque chose qui a contribué à votre inspiration?

Jorge Amado - L'amour du poète Antonio Bruno - et de tant d'autres de mes personnages - pour la France, est évidement un reflet de mon propre amour, pour un pays auquel nous devons tellement, nous les brésiliens: sa culture a été le phare qui a illuminé notre chemin de peuple. Lecteur de littérature française, gourmand, comme tu dis de "fromages et de vins" (mais pas du Cassis douceâtre, qui est en revanche une des boissons préférées de Zelia), j'ai senti l’influence de la France et de ses écrivains. De Zola et Maupassant (que tu cites) mais également et surtout de Rabelais, l'un des plus grands parmi tous ceux qui ont écrit et créé.

Je passe maintenant à des questions d’intérêt plus général: comment avez vous senti la Perestrojka? trouvez vous que cela répond d'une certaine manière à vos exigences à vous?

Jorge Amado - La Perestrojka est, à mon avis, une véritable révolution, la plus importante peut-être de la seconde moitié du XXème siècle, et la destinée de tous les hommes et du monde entier, de la paix et de la guerre - dépend de sa victoire ou de sa défaite. Ce qui se passe en ce moment en URSS n'est pas de l’intérêt exclusif du peuple soviétique: cela intéresse et conditionne l’avenir de nos tous, dans tous les coins de la terre. Comme cela advint il-y-a deux siècles avec la Révolution Française, et en 1917 avec la Révolution Russe. Nous vivons au moment actuel une nouvelle révolution contre tout ce qui est arrière, contre l'obscurantisme, la violence, l'illégalité, la réaction, la bureaucratie, le mépris des droits de l'homme, et pour l'affirmation de l'individu.

En position diamétralement opposée, qu'en pensez vous de la récente recrudescence d'intolérance et de fanatisme, qui se manifeste un peu partout, comme le démontrent si bien les cas Rushdie et Scorzese?

Jorge Amado - L'intolérance continue d'exister, et se manifeste sous nouvelles formes, religieuses et politiques, qui parfois se présentent même sous une façade gauchiste (ce qui leur permet de gagner un certain appui des médias influencés par la gauche). Les cas que tu cites en sont deux bons exemples. La sentence de mort contre Rushdie est un coup politique des ayatollahs, mais elle représente, en même temps, le comble de cette vague de violence et d'intolérance qui tente dominer le monde. Nous revenons aux ténèbres du Moyen Age et de l'Inquisition.

Si vous avez déjà lu les "Versets Sataniques", comment avez vous trouvé le livre? Vous parait-il bon, ou moderneux, sérieux, ennuyeux?

Jorge Amado - Je n'ai pas encore lu les "Vesets Sataniques", j’attends la traduction française, car je ne lis pas l’anglais. Mais j'ai lu de Rushdie "Les enfants de Minuit", un roman qui m'a semblé important, beau malgré le fait qu'il n'est pas facile à lire, mais mois je suis un vieux dévorateur de romans. Enfin il m'a beaucoup plu. Aussi de Rushdie. J’ai lu un petit livre sur le Nicaragua, que j'ai également apprécié: mises à part d'autres qualités, il est aussi très amusant.

Encore au sujet du livre de Rushdie: trouvez-vous que l'accusation qui le taxe de "blasphématoire" soit justifiée? N'existent-il pas des précédents illustres, d’oeuvres aussi "blasphématoires" ou même plus, que le livre de Rushdie, qui furent publiées sans que personne s’incommode ou aille incommoder autrui à cause d'elles? Je vais vous faire un exemple: entre "Josef et ses frères" et les "Vesets" de Rushdie, laquelle à votre avis, serait l’oeuvre la plus "blasphématoire"?

Jorge Amado - Le blasphème peut bien exister dans les deux livres que tu cites. Et alors? Un écrivain a le droit de "blasphémer" s'il en a envie, et ne peut en aucun cas être sanctionné ou condamné pour avoir exercé ce droit. L’orthodoxie est l'une des misères de notre temps.

Une toute dernière question à ce sujet: ne trouvez vous pas que par son intervention Komeini a obtenu le double effet de multiplier les ventes du livre de Rushdie, et de rebaisser l'Islam?

Jorge Amado - Khomeini a obtenu ce qu'il voulait: renforcer son pouvoir autoritaire et dictatorial, et éloigner du gouvernement de l'Iran les modérés, C'est cela qu'il voulait, et il l'a obtenu. En contrepartie, il a fait une belle publicité au livre en condamnant à mort son auteur. Quant à l'Islam, personne ne peut le rebaisser, il fait partie du chemin des hommes, au delà de Rushdie, grand écrivain, et de Khomeini, misérable petit tiran de notre temps.

Nous allons revenir un moment au Brésil: votre pais connaît à l'heure actuelle un gouvernement démocratique, librement élu, après de longues années d'oppression et de dictature. Ne trouvez vous pas que les écrivains brésiliens qui, comme vous, ont aidé au rétablissement de la démocratie dans votre pays, ont maintenant une autre mission importante à mener au bout? Je me réfère à la très grave situation de l'Amazonie ou, selon ce que rapportait le regretté Chico Mendes, la forête est systématiquement détruite, en faveur d'une demie douzaine de gros éleveurs de bétail. Y-a-t-il quelques choses que les écrivains du Brésil ont l'intention de faire, pour protéger les indiens et pour que la mort de Chico n'ait pas été inutile?

Jorge Amado - Nous vivons au Brésil un temps de démocratie, Démocratie de droit, avec la promulgation d'une nouvelle Constitution. Le gouvernement Sarney a réussi avec grande habileté la transaction d'une dictature militaire à la démocratie constitutionnelle, malgré d'immenses difficultés, surtout d'ordre économique. On peut dire que la société brésilienne a récupéré sa voix, et qu'elle commence maintenant à se mouvoir dans le sens de prendre conscience, et de résoudre, les grands problèmes sociaux dont la solution est essentielle pour le développement du pays.
A commencer par le problème de la terre, de tous le majeur, et qui inclue la propriété et l'exploitation du territoire, la reforme agraire, les problèmes liés à l'écologie, à l'Amazonie, aux Indiens. Ce sont la des thèmes d'importance capitale, non seulement pour le Brésil mais pour le monde entier.
Les écrivains brésiliens qui se sont battus contre la dictature ont une tradition qui les honore: ils ont été toujours aux côtés du peuple, contre ses ennemis, en se battant pour un avenir meilleur. Je suis certain qu'ils vont continuer à se battre pour le Brésil et pour son peuple.

Je vous remercie.

* Alusion à un essai sur Jeorge Amado, paru en France il-y-a une dizaine d’années, sous le titre "Jeorge bien/mal Amado"